Thursday, 10 April 2014

Le boeuf qui voulait se faire aussi petit qu'une grenouille

Je propose ici quelques commentaires sur la stratégie du CNRS pour l'information scientifique et technique, telle qu'exposée dans un document de 133 pages. Le titre de mon texte exprime le constat qu'avec cette stratégie, le CNRS ne semble pas vouloir se comporter en gros acteur institutionnel capable d'influencer le comportement des nombreux chercheurs et laboratoires qui dépendent de lui, mais plutôt en prestataire de services qui se contente de les informer et de leur proposer des outils.

La stratégie en matière de libre accès (Open Access) illustre bien ce constat.
 En Angleterre le Higher Education Funding Council for England (HEFCE) vient d'annoncer que les publications devront être en libre accès pour pouvoir compter dans les évaluations qui déterminent la distribution des financements, sans cependant spécifier une solution technique unique pour répondre à cette obligation. Le CNRS, lui, a déjà une plateforme de dépôt de documents scientifiques, mais se demande encore qu'en faire: l'action 22 (page 93) de son plan d'action stratégique consiste justement à "définir les règles de dépôt dans les archives ouvertes HAL".

Autrement dit, contrairement au HEFCE, le CNRS fait passer les outils avant objectifs à atteindre. Ainsi l'action 23 consiste à "accompagner l'édition académique", et l'action 22 comprend la "mise en place d'une organisation aidant au dépôt" sur HAL. Mais tant que les objectifs ne sont pas clairs, il est difficile de savoir quels outils sont les bons. Pour le libre accès, il est fort possible que les éditeurs académiques existants, que le CNRS s'attache à ménager, fassent plus partie du problème que de la solution, comme le suggère la comparaison de leurs prix pour la "voie dorée", avec ceux du nouveau journal PeerJ. Quant à HAL, le simple fait qu'on estime avoir besoin d'une organisation d'aide au dépôt suggère que l'outil n'est pas au point.

On peut se demander pourquoi le CNRS essaie de s'occuper lui-même  de ces outils, alors que les succès en la matière, comme Arxiv et Plos One, résultent le plus souvent d'initiatives individuelles et/ou privées. On peut aussi se demander pourquoi le CNRS veut tenter de microgérer l'information scientifique et technique, plutôt que de fixer les grandes règles et de laisser les chercheurs et les laboratoire choisir les outils qui leur permettront de s'y conformer. On peut enfin se demander pourquoi le CNRS en est encore à donner de vagues orientations ("dynamiser les pratiques", "adapter les savoirs et les connaissances", etc) alors que des organismes étrangers comme le HEFCE formulent des règles précises, quand ils n'ont pas déjà, comme l'université de Liège, une archive ouverte utilisée systématiquement depuis des années.

Cela pourrait s'expliquer si le document en question ne décrivait pas une stratégie pour le CNRS, mais un programme de travail pour l'INIST, Renatis, Medici -- des organismes dépendant du CNRS, qui travaillent sur l'information scientifique et technique, et qui fournissent le gros des contributeurs au document. Le travail de ces organismes serait probablement plus facile si le CNRS leur fixait des objectifs techniques clairs, au lieu de leur demander de fixer leur propres objectifs -- l'action 32, page 105, consiste même à "décliner une politique d'organisme en direction des données de recherche"!

Il faut espérer que toutes les réflexions prévues, ainsi que l'amélioration des outils comme HAL, faciliteront un jour l'émergence d'une véritable politique, et que le CNRS sera au moins capable d'émuler les meilleures pratiques qui existent à l'étranger.