Monday, 14 December 2015

Peut-on former les chercheurs à encadrer des thèses?

Travailler en équipe, communiquer, recruter et encadrer stagiaires, doctorants et postdocs: quelques facettes du métier de chercheur pour lesquelles ils n'ont souvent pas de méthodes de travail bien définies, faute d'y avoir été formés. Mais existe-t-il des méthodes à la fois assez souples pour marcher dans des domaines de recherche variés, et assez simples pour faire l'objet d'une brève formation? C'est ce que je me demandais en m'inscrivant à une formation proposée par le CNRS, intitulée "Accompagner et encadrer un doctorant", que j'ai suivie les 19 et 20 novembre en compagnie de neuf autres chercheurs.

La formation était faite par Simon Thierry, de la société Adoc Mètis, une société formée de trois jeunes anciens chercheurs et d'un doctorant. Ces personnes se sont donné pour mission de développer et de diffuser des méthodes de gestion de resources humaines pour l'enseignement supérieur et la recherche, méthodes inspirées de ce qui se fait dans les entreprises, mais aussi informées par une réflexion et une recherche spécifiques. Le résultat est, à première vue, assez convaincant, et je vais résumer certaines des idées et méthodes proposées.


Qu'est-ce qu'un projet doctoral?

Un projet de recherche, à la différence d'un projet industriel, est susceptible de changer de direction et d'objectifs en cours de route. Un projet doctoral, cependant, n'est pas seulement un projet de recherche, mais aussi un projet de formation. Et c'est un projet dont le chef change en cours de route, le directeur de thèse passant progressivement les commandes au doctorant lui-même.

D'ailleurs, il s'agit de dire doctorant et non étudiant, pour souligner le fait qu'on espère avoir affaire, à la fin de la thèse, à un chercheur autonome. (En anglais, PhD candidate.)

Contrôler et faire confiance

Encadrer une thèse implique donc d'accompagner la montée en compétences du doctorant. Pour chaque nouvelle compétence, une phase d'apprentissage où l'on contrôle son travail, sera suivie d'une phase où on lui fait confiance. Cette méthode, comme les autres, gagne à être explicitée, pour éviter les malentendus: le doctorant peut avoir l'impression qu'on n'est jamais satisfait de son travail, à moins qu'on lui montre que les critiques et suggestions portent sur des compétences de plus en plus avancées, et accompagnent donc ses progrès.

Par exemple, en matière de rédaction scientifique, on peut contrôler d'abord la logique générale des textes et elle seule. Une fois celle-ci acquise, on peut passer au style ou à d'autres aspects rédactionnels plus précis.

Cela s'applique également à la progression en autonomie du doctorant, qui doit d'abord apprendre à suivre correctement les instructions, avant de vérifier lui-même la qualité de ses travaux, puis de prendre des décisions de plus en plus complexes sur leur orientation.

Une réunionnite maîtrisée

Les réunions sont des outils essentiels d'organisation du travail. Pour qu'elles soient efficaces, il faut d'abord les réserver aux cas où elles sont plus adaptées que d'autres formes de communication, comme l'email. Ensuite, les réunions doivent avoir des buts précis et limités, et les intervenants doivent s'y être préparés. Parmi les différents types de réunion proposées, il y a d'abord des réunions exceptionnelles:
  • L'entretien d'accueil du doctorant, notamment pour lui présenter l'environnement humain et matériel, les méthodes de travail, et les rôles respectifs des personnes impliquées -- à commencer par le doctorant et son directeur de thèse. 
  • La réunion de lancement d'un projet, où les différents acteurs se mettent d'accord sur leurs rôles respectifs.
  • La réunion de clôture d'un projet, en particulier la réunion de fin de thèse, pour couper le cordon ombilical et accueillir le doctorant comme un collègue à part entière.
Il y a aussi des réunions régulières:
  • Toutes les semaines: qu'as-tu fait cette semaine? quelles ont été les difficultés? quel est le plan pour la semaine prochaine? Cela doit donner lieu à un bref compte-rendu écrit par le doctorant: s'il comprend, il doit pouvoir reformuler.
  • Toutes les six semaines environ: un point sur le projet en cours. Cela peut aussi être l'occasion de demander au doctorant quelles tâches lui demandent le plus d'efforts, lesquelles l'intéressent le moins, et quels résultats lui semblent satifaisants.  
  • Tous les six mois: un entretien de progression, au cours duquel doctorant et encadrant comparent leurs avis respectifs sur les compétences acquises par le doctorant, avis qu'ils ont préparés indépendamment à l'avance. Cela peut se faire au moyen du "Progress'Doc" de la société Adoc Mètis. Par exemple, les compétences à évaluer lors du deuxième entretien incluent "s'approprier son sujet de thèse dans sa globalité" et "savoir solliciter les compétences extérieures". Pour chaque compétence, outre une évaluation du niveau atteint, il s'agit de déterminer comment progresser. Outre évaluer des compétences particulières, il s'agit de se poser des questions générales, comme de savoir ce que le doctorant a appris sur lui-même, et sur la recherche.
Les réunions sont l'occasion d'appliquer des principes de base de la communication, comme de préférer en général les questions ouvertes aux questions fermées. Par exemple, pour savoir si l'interlocuteur a compris un message, le lui demander directement est peu efficace: il vaut mieux tâcher de lui faire reformuler le message. 

Une planification flexible

En matière de recherche, bien que les plans soient souvent indicatifs et destinés à ne pas être suivis, il reste utile et nécéssaire d'en faire. Pour une thèse, il y a une raison spécifique de faire des plans: convaincre le doctorant, qui peut initialement croire que trois ans c'est très long, qu'il ne faut pas attendre la dernière année pour se donner à fond. En comparant le temps mis à faire une tâche au temps initialement estimé, on peut voir si le rythme de travail est bon, et si les objectifs de la thèse sont réalisables, ou doivent être revus. Bien sûr, au fur et à mesure qu'il progresse, c'est au doctorant de prendre une part croissante à la planification de ses propres travaux.

La planification a quelques principes et techniques qui s'appliquent à la recherche et au doctorat comme à toute autre activité:
  • Positionner les tâches dans un diagramme urgence-importance. Cela permet d'échapper au piège cognitif d'identifier l'importance avec l'urgence. Des tâches reconnues comme peu importantes, qu'elles soient urgentes ou non, peuvent ainsi être abandonnées. 
  • La loi de Myers: "On passe la moitié de son temps à refaire ce que l'on n'a pas eu le temps de faire correctement".
  • Évaluer les problèmes potentiels, et prévoir des plans B pour les problèmes suffisamment probables et graves. Savoir qui sera responsable de résoudre tel ou tel problème: par exemple, dans une thèse, certains problèmes peuvent relever du directeur de laboratoire, ou bien de l'école doctorale.

Soigner la motivation

Les doctorants sont souvent très motivés au départ. Certains partent pour sauver le monde, et comprennent plus tard qu'ils n'apporteront qu'une brique à un grand édifice. Quoi qu'il en soit, on constate souvent une chute de motivation au début de la deuxième année de thèse, qu'il va s'agir de gérer.

Un doctorant déprimé est peu réceptif aux avis subjectifs: il faudra lui donner des raisons objectives d'espérer. Un élément utilisable est sa progression constante en expertise, progression qui se poursuit que la recherche elle-même avance ou non. Cette progression se démontre facilement si l'on fait les entretiens de progression, et qu'on en garde des traces écrites.

Le doctorant prend souvent son directeur de thèse comme modèle de chercheur, et est particulièrement sensible aux avis qui en émanent. Il faut donc faire attention aux avis négatifs, et mettre les critiques dans un contexte positif.

La thèse, et après

Seuls une minorité de doctorants feront carrière dans la recherche: continuer la recherche après la thèse n'est qu'une possibilité parmi d'autres. Pour trouver des idées d'autres métiers accessibles, on peut comparer les compétences acquises pendant la thèse, avec les compétences requises selon (par exemple) les fiches métiers. On identifie des dizaines de compétences ou qualités non-disciplinaires communément acquises pendant la thèse, comme par exemple la capacité à formuler un problème, la planification, ou la rigueur. De plus, les doctorants acquièrent des compétences non seulement en faisant de la recherche, mais aussi en suivant des formations, qui doivent donc être choisies avec soin. Les compétences identifiées devront être mises en avant dans le CV, et dans les lettres de recommandation.